L'ECUREUIL

Fanch

Ma vie se déroulait sèche et vide, perdue entre un espoir déçu et un désespoir vaincu lorsqu'un matin une petite lueur de rien du tout éclaira tout mon être.

Je me lève. frais et dispos, vivant pour rien ou si peu ; je fais quelques pas, jette un dernier regard complice à mon lit ; la journée sera bonne je ne me souviens pas de mon rêve.
Petit à petit je m'applique à éterniser mes gestes routiniers histoire de leur prêter une quelconque consistance : échec. Je suis vide, même pas triste, VIDE: j'ai la mélancolie oisive et délicieuse de ceux qui n'ont plus que ça pour se justifier un tant soit peu. Si je ne suis pas heureux, j'ai au moins la pudeur de ne pas caqueter comme les poètes, je reste calme lucide et con comme la lune.

Pendant que la cafetière distille mon ennui je me rappelle de ma journée à venir: Aller au boulot, faire les courses, peut-être même rencontrer Franck, l'idiot du village, mon semblable. Il me racontera ses problèmes dentaires et me quittera bruyamment en me souhaitant d'un rire gras de baiser tout un tas de gonzesses. Après je m'enfouirai bien profondément dans un livre jusqu'à ne plus avoir affaire à moi-même.
Soudain un petit bruit insignifiant mais obstiné me détache de mes projets journaliers, c'est comme un petit rire sérieux ça m'appelle et m'inquiète simultanément... d'où vient-il ? Comment peut-il même encore m'atteindre ne suis-je donc pas à l'abri entre mes 4 murs enfermé ? ça y est, j'ai localisé la provenance de mon étonnement ; il suffisait de se pencher vers la fenêtre de REGARDER, c'est simple mais il fallait y penser. Une petite forme droite et gracieuse se tient debout face au carreau. Ce doit être un écureuil ou peut-être l'un de ces animaux auxquels les crétins affublent des noms barbares et disharmoniques sous prétexte de scientisme dérisoire.
Qu'importe son nom, cette petite chose d'apparence fragile me plaît à la folie et tout le reste n'est que niaiserie.

Me voyant approcher avec toute ma lourdeur d'esprit par quel étrange miracle il ne se mit pas à fuir. Je suis pourtant de ceux qui font aboyer les chiens et hérisser le poil des chats ! Mais il est vrai que l'écureuil n'a ni la bêtise du chien ni la fadeur du chat.
Vous dire lequel des deux est le plus surpris me semble proprement impossible nous nous contentons de partager innocemment ce moment divin et gratuit. Ses yeux vifs et marrons tournent sans cesse sur eux-mêmes comme affolés ; moi, pauvre ignorant consciencieux j'essaie vainement de retenir son regard volubile qui pense mille choses à la fois. Me fixerait-il une seule fois je crois bien que j'en baisserais les yeux de faiblesse ; il me faut regarder à sa vitesse voilà tout.
Je n'ose plus faire un pas ; en avant, je tremble de l'effrayer, en arrière je redoute de l'ennuyer. Je lui souris donc charmé et frustré. Lassé le petit être saute sur le gazon et me quitte, que fait il ? Où va t il ? Il a été attiré par quelques noisettes semées sur son chemin par d'autres que moi ; pauvre idiot je n'ai rien à lui offrir puisque je ne suis RIEN.

Je le vois sautiller fébrilement. il plonge ses canines pures et incisives dans d'épaisses touffes vertes qui l'absorbent et le rejettent. Se libère t'- il de ses violentes étreintes d'avec la monstrueuse nature qu'il s'y replonge immédiatement : Sa vie en dépend. Viens bon sang damné animal ! Lâche toutes tes noisettes. abandonne la vie et viens me voir. J'attends ta liberté et tant pis si elle est condamnée à m'échapper indéfiniment. laisse-moi seulement t'espèrer !
Comme s'il avait entendu mon appel muet de toute considération esthétique l'écureuil lève la tête, fier et fragile comme l'étrange émotion qu'il engendre en mon âme. Il me regarde derrière ma cage de vitre et de briques, c'est insupportable . Vite, éteindre la lumière ! Non, je ne dois pas bouger, seulement rester là et être VU , il n'y a rien de plus terrible. La chose, maintenant tourne sur elle-même comme pour me dévoiler toutes les facettes, les esquisses de son pelage rouquin. A t'il déjà été caressé par un humain ou est-il encore préservé de toute cette saleté malodorante qui s'insère dans la fourrure comme autant de pellicules crasseuses et maladives ? Je laisse venir à moi le désir violent de la toucher du bout des doigts puis sans prémice, de l'empoigner à pleine main en le voyant se tordre de volupté et se libérer sensuellement encore tout empli d'un vif plaisir et du bonheur de se soumettre encore et encore à mes assauts barbares .
Ce qui perdra l'homme c'est son sens aigu de la propriété ; N'y tenant plus je me penche maladroitement en direction du curieux animal et je fais ce que j'ai toujours fait : Je projette ; J'arriverai peut-être à l'approcher ; SI je l'approche j'ai des chances de le caresser, en le caressant peut-être parviendrai-je à l'apprivoiser, oh pas la première fois bien sûr, il faudra du temps ; Je l'attendrai tous les matins patiemment et à la même heure. je me ferai son esclave pour devenir son maître. Il viendra et s'approchera de ma vie tous les jours un peu plus. puis je le ferai rentrer entre mes 4 murs. Il faudra alors fermer la porte pour ne pas qu'il s'échappe. Oui mais je serai bien obligé de l'ouvrir quelquefois cette satanée porte! Que faire ? J'achèterai une jolie cage en or et en velours , l'y enfermerai et passerai mon temps ainsi en sa compagnie...

Effrayé par mon ombre qui ternissait les reflets brillants de sa fourrure l'écureuil fit demi-tour et s'enfuit contre le vent avec ses noisettes de malheur. Un rire spasmodique et nauséeux remonte à ma gorge. Cruel animal tu m'as eu mais je ne peux pas t'en vouloir, ce serait jouer une comédie par trop fastidieuse que de se lamenter contre ton éternelle improvisation. Je sais pourtant qu'un de ces quatre tu reviendras me visiter. Je ne serai alors ni devin ni programmateur mais seulement réceptif , Je guetterai le charme pervers de ton innocence à travers tes petits sauts absurdes et délicats qui seront les uniques gratifications ornant mon plastron de solitude. Au revoir écureuil de mon coeur .

Publié dans la revue "Notre chance" - Tous droits réservés ©2003 www.fanch-bd.com.

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